Chez Ninon de Lenclos
de Martine Amsili
extrait :
les premières pages de la pièce
Sur scène : NINON DE LENCLOS est dans sa chambre, elle apparaît dans des dessous élégants. Elle s'assied sur son lit, un livre à la main, puis se lève. Elle lit vraisemblablement quelque chose qui ne la laisse pas indifférente. On entend de temps en temps sa voix sur des passages qu'elle trouve remarquables. Elle sourit. Louison entre une superbe robe dans les mains. Ninon feint de ne pas l'entendre.
NINON DE LENCLOS (lisant à haute voix) : (Les Précieuses ridicules) : " voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir "
(Louison regarde sa maîtresse et n'ose pas l'interrompre)
LOUISON : Ah !
NINON DE LENCLOS (s'adressant à Louison et lisant à haute voix) : (Les précieuses Ridicules) : " Apprenez, sotte à vous énoncer moins vulgairement. Dites : " Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visible. "
(Ninon rit)
(Louison regarde de toutes part, croyant la réplique pour elle)
LOUISON : Madame…
NINON DE LENCLOS (rêvant) : Comme Molière sait bien parler, Louison, quelle drôlerie !
LOUISON (rêvant avec elle) : Vous avez raison Madame, Molière sait bien tourner les choses
NINON DE LENCLOS : Quelle juste manière de peindre la préciosité ridicule !
LOUISON : Vous êtes toujours très contente de l'accueillir dans votre maison, n'est-ce pas ?
NINON DE LENCLOS : Oui, car il est un grand philosophe et notre langue française l'a doté bien généreusement.
LOUISON (rêvant) : Assurément Madame.
NINON DE LENCLOS : Ah ! La nature humaine ! Ah ! Molière, nul n'entend mieux que vous le reflet de la vie.
LOUISON : Ah ! J'oubliais Madame, une personne vient d'arriver et désire vous voir.
NINON DE LENCLOS : Qui ?
LOUISON : La Marquise de Sévigné, Madame.
NINON DE LENCLOS : Eh bien ! Que ne le dites vous point plus tôt ?
LOUISON : J'ai essayé, mais vous parliez si bien de Molière…
NINON DE LENCLOS : Hâtez-vous de m'habiller Louison.
LOUISON : Oui Madame.
NINON DE LENCLOS : Pressez-vous davantage.
LOUISON : Soyez sans crainte.
NINON DE LENCLOS : Cette chère Madame de Sévigné !
LOUISON (habillant sa maîtresse) : Cette robe vous va à ravir, Madame…
NINON DE LENCLOS : Hâtez-vous Louison, la Marquise va s'impatienter.
LOUISON : Bien Madame.
NINON DE LENCLOS (Chantant) : La.la.la.la. Mon bel amant…(Musique)
LOUISON (habillant sa maîtresse) : Je vous vois d'une bien bonne humeur, Madame.
NINON DE LENCLOS : J'ai mes raisons…
LOUISON : Ah !
NINON DE LENCLOS : Et vous n'en saurez rien.
LOUISON : Vous ne voulez rien me dire…
NINON DE LENCLOS : Pas un mot. Faîtes entrer promptement Louison !
LOUISON : J'y cours.
(Ninon se retrouvant seule)
NINON DE LENCLOS : En voilà déjà une !
(La Marquise entre)
NINON DE LENCLOS : Ah ! Ma bonne amie, votre arrivée me comble de joie.
MADAME DE SEVIGNE : Je vous souhaite le bonjour, Ninon et je suis bien aise de vous voir ! J'ai bien reçu votre petit billet et me voici !
NINON DE LENCLOS : Vous êtes ponctuelle Madame, comme à l'accoutumée ! Vous vous êtes encore distinguée, et puis l'éclat de votre teint me laisse voir que l'air des Rochers vous sied à merveille.
MADAME DE SEVIGNE (attristée) : Ah ! Le croyez-vous ?
NINON DE LENCLOS : Mais oui, je vous vois si radieuse !
MADAME DE SEVIGNE (soupirant) : Et pourtant ! Si vous saviez comme je suis malheureuse !
NINON DE LENCLOS (curieuse) : Oh ! Des peines de cœur, Madame ?
MADAME DE SEVIGNE : Vous avez deviné.
NINON DE LENCLOS : Prenez un siège… et parlez-moi un peu !
MADAME DE SEVIGNE : Un grand vide a esseulé mon âme pour l'éternité.
NINON DE LENCLOS (curieuse) : Me direz-vous ?
MADAME DE SEVIGNE : Je suis au supplice, ma bonne.
NINON DE LENCLOS : Oh !
MADAME DE SEVIGNE (sortant un mouchoir et hoquetant) : Je n'y peux plus tenir …
NINON DE LENCLOS : Mais encore ?
MADAME DE SEVIGNE : J'expire !!!
NINON DE LENCLOS : Je vous vois si accablée, donnez-moi le nom de cet homme qui vous jette dans de pareilles émotions ?
MADAME DE SEVIGNE : Comment ?
NINON DE LENCLOS : Nommez-le-moi, j'en fais mon affaire !
MADAME DE SEVIGNE : Mais ! Aucun homme, Ninon !
NINON DE LENCLOS : Aucun homme ?
MADAME DE SEVIGNE : Mais non, personne ne peut me causer autant de douleurs… que cette chère enfant dont je suis en peine, et qui me manque à me faire mourir.
NINON DE LENCLOS : Bien sûr ! Où avais-je la tête ?
MADAME DE SEVIGNE : Elle se trouve à cent lieues de celle qui lui donna la vie, et croyez que l'existence n'est plus ce qu'elle était du temps où je savourais sa charmante présence.
NINON DE LENCLOS : Ma pauvre amie !
MADAME DE SEVIGNE : Je souffre au plus haut point, ma toute bonne, j'en perds la raison et je n'ai de cesse de penser à elle.
NINON DE LENCLOS : N'avez-vous point de ses nouvelles ?
MADAME DE SEVIGNE : Point du tout…depuis deux jours.
NINON DE LENCLOS : Il faut apprendre à faire régner votre cœur, Madame.
MADAME DE SEVIGNE : Vous savez bien que je ne puis régenter ce flamboyant palais.
NINON DE LENCLOS : Et moi qui croyais que vous m'annonciez une bonne nouvelle !
MADAME DE SEVIGNE : Ninon, vous savez l'inclination naturelle que j'ai pour Madame de Grignan ?
NINON DE LENCLOS : Oui, mais cela est excessif, Madame, et…
MADAME DE SEVIGNE : Vous connaissez bien tous les tourments que me cause sa personne ?
NINON DE LENCLOS : Je sais !
MADAME DE SEVIGNE : Eh bien ! Me croiriez-vous si je vous dis que je ne suis que dans l'espoir d'une lettre d'elle ?
NINON DE LENCLOS : J'en ai bien peur !
MADAME DE SEVIGNE : Que je ne pense qu'à elle, et que je ne m'accoutume point de son absence.
NINON DE LENCLOS : Oui, je sais, mais votre fille vous aime, Madame, et c'est en cela que vous devez croire.
MADAME DE SEVIGNE : Je ne découvre plus ma chère fille. Tous les endroits où je me trouve me font souvenir des temps heureux où notre amitié s'allait si bien ensemble. Je vous le dis ma chère amie : ma seule consolation serait de la voir revenir près de moi.
NINON DE LENCLOS : Cessez donc de vous apitoyer sur votre sort. Tant de langueurs et de maux affaiblissent votre cœur.
MADAME DE SEVIGNE : Je vous entends et je vais tâcher de me consoler. Enfin ! Vous m'avez mandé de venir vous voir, qu'il me soit permis de vous demander la raison.
NINON DE LENCLOS : La raison ? Mais l'amitié, Madame ! Le plaisir de vous voir !
MADAME DE SEVIGNE : Bien que je sois sensible à vos louanges, vous me laissez toujours dans l'étonnement, ma chère Ninon.
NINON DE LENCLOS : Je veux vous étonner et vous faire oublier vos chagrins.
MADAME DE SEVIGNE : Vous avez l'art et la manière délicate de célébrer vos amis.
NINON DE LENCLOS : C'est un bonheur, Madame, que de savourer votre conversation et de prendre part au brio de votre éloquence.
MADAME DE SEVIGNE : Oh ! A cette minute, vous me faites regretter bien des choses, je m'éloigne un peu trop des personnes qui me veulent voir.
NINON DE LENCLOS : Je suis votre obligée, Madame.
MADAME DE SEVIGNE : Comme vous êtes aimable avec moi ! Ah ! La solitude est une vilaine compagne qui me fait prendre de mauvaises habitudes.
NINON DE LENCLOS : Il faut vous ménager pour ne point tomber malade.
MADAME DE SEVIGNE : J'essaie tous les jours de corriger l'excès de mes douleurs, mais tous ces efforts sont vains.
NINON DE LENCLOS : Vous y parviendrez, j'en suis sûre, le temps y pourvoira.
MADAME DE SEVIGNE : Soyez rassurée, Ninon, vos charmantes paroles ont pansé pour un moment une âme blessée.
NINON DE LENCLOS : Ah ! Je suis satisfaite ! Vous souriez !
MADAME DE SEVIGNE : C'est grâce à vous.
NINON DE LENCLOS : Mandez à votre charmante fille que j'ai rencontré la mère la plus émérite, chargez-là pour moi de mille bontés.
MADAME DE SEVIGNE : Elle sera ravie de l'apprendre.
(Louison entre)
NINON DE LENCLOS : Oui Louison ?
LOUISON : Madame de La Fayette et Monsieur de Molière viennent d'arriver…
NINON DE LENCLOS (l'interrompant) : Dites à Molière que je ne peux le recevoir dans cette assemblée aujourd'hui, faites entrer Madame de La Fayette, s'il vous plaît.
LOUISON : Mais Madame ? Molière est là et vous veut voir…
NINON DE LENCLOS : Faites ce que je dis, Louison…
LOUISON : Molière est dans son plus bel habit, Madame, et tout à l'heure vous me parliez si bien de lui…
NINON DE LENCLOS : Ne discutez point, Louison, je sais fort bien ce que je veux.
LOUISON (triste) : Comme Madame voudra.
(Madame de Sévigné a suivi toute la conversation)
NINON DE LENCLOS : Ah ! Je me réjouis de cette prodigieuse journée, le ciel n'a jamais été aussi bleu, regardez ! Le soleil est venu, lui aussi, à notre rendez-vous. Ne pensez-vous pas qu'il semble s'enorgueillir d'être notre ami ?
(Un temps.)
(Madame de Sévigné se lève)
MADAME DE SEVIGNE : Ce que je pense ? ? ? C'est que…vous ne célébrez point tout le monde, et je suis surprise d'apprendre qu'une âme qui vit bien a aussi de fâcheuses manières de recevoir les gens.
NINON DE LENCLOS : Vous saurez bien assez vite que vous vous méprenez.
MADAME DE SEVIGNE : Oh ! la méchante plaisanterie que de retenir à votre porte cet honnête homme.
NINON DE LENCLOS : J'y suis malheureusement contrainte, Madame.
MADAME DE SEVIGNE : Contrainte ?
NINON DE LENCLOS : Oui, contrainte !
(Madame de La Fayette entre et les interrompt)
NINON DE LENCLOS : Ah ! Madame de La Fayette !
MADAME DE LA FAYETTE : Vous m'avez mandé de venir en ce lieu, ma chère, me voilà ! Comme je suis contente de vous voir ! (S'approchant de Madame de Sévigné) : Quant à vous, ma bonne amie, je ne m'attendais pas à vous voir ici. Quel heureux hasard !
MADAME DE SEVIGNE : Cette rencontre est fort plaisante, Madame.
MADAME DE LA FAYETTE : Quelle bonne idée de nous réunir, Ninon ! De quoi disputiez-vous toutes deux ?
MADAME DE SEVIGNE : De l'élégance des manières…
NINON DE LENCLOS (l'interrompant) : De la souffrance d'une mère éloignée de son enfant.
MADAME DE LA FAYETTE : Ne vous affligez donc point, Madame.
MADAME DE SEVIGNE : Je ne puis maîtriser la chose, car même si ma raison m'en intime l'ordre, cette enfant est un trésor qui m'a été enlevé.
MADAME DE LA FAYETTE : Vous n'avez rien perdu, une fille ne s'écarte jamais d'une mère.
MADAME DE SEVIGNE : Malgré tous ces malheurs cuisants je suis contrainte à rechercher la consolation.
NINON DE LENCLOS : Allez, laissez là votre humeur chagrine, Madame, et tournons la conversation.
(Madame de La Fayette, intrigué, s'approche de Ninon)
MADAME DE LA FAYETTE : Contez-moi cette histoire, Ninon, et le dessein de votre conduite envers Molière, qui resta peiné qu'on ne le fît entrer. N'est-il plus à vos yeux de bonne compagnie ?
(Madame de Sévigné ne perd pas un mot de la conversation)
NINON DE LENCLOS : Je n'ai de cesse de célébrer Molière, et son esprit embellit mes pensées à chaque fois que je le lis.
MADAME DE LA FAYETTE : Eh bien ! Serait-ce là un nouvel air de conduire vos sentiments, Ninon ?
NINON DE LENCLOS : Ce serait pousser de travers mon esprit, Madame.
(Madame de Sévigné et Madame de La Fayette se regardent sans vraiment comprendre leur amie.)
MADAME DE SEVIGNE : Vous reste-t-il le goût amer de quelque querelle ?
NINON DE LENCLOS : Point du tout.
MADAME DE LA FAYETTE : Rassurez-moi, Ninon : resterez-vous sage aujourd'hui ?
NINON DE LENCLOS : Vous me voulez bien du mal avec ce caractère fort ennuyeux !
MADAME DE LA FAYETTE : Où nous entraînez-vous donc, chère Ninon ?
NINON DE LENCLOS : Dans les facultés de l'esprit, Madame, et du cœur.
MADAME DE SEVIGNE : Pouvez-vous nous donner une pleine lumière ?
NINON DE LENCLOS : Je ne suis point résolue à vous mettre dans la confidence présentement.
MADAME DE LA FAYETTE : De grâce, Ninon !
NINON DE LENCLOS : Non, vous dis-je !
MADAME DE SEVIGNE : Ninon, confiez-vous à vos amies.
NINON DE LENCLOS : Je vous demande d'attendre Mesdames, le moment n'est pas encore venu.
MADAME DE LA FAYETTE : Très bien ! Mais sachez que la patience n'est point mon fort.
MADAME DE SEVIGNE : Quant à moi, que ne ferais-je point pour vous, ma bonne ?
NINON DE LENCLOS : Je vous remercie. Prenez un siège, Mesdames, je vous prie, et parlez-moi un peu. J'ai besoin d'entendre quelques petites histoires dont vous avez le secret. Un bel effet de ruelle que vous avez estimé. Est-ce que le Roi brûle pour de beaux yeux ? Comment se portent la Grande Mademoiselle, et la Reine ?
MADAME DE LA FAYETTE : Vous savez ce que l'on raconte ?
NINON DE LENCLOS : Mais non ?
MADAME DE LA FAYETTE : La Grande Mademoiselle est dans une forte affliction.
NINON DE LENCLOS : Oh ! De quel mal souffre-t-elle ?
MADAME DE LA FAYETTE : L'Amour, Madame, envers le Duc de Lauzun.
NINON DE LENCLOS : Voilà une personne qui ne sait pas tirer du bon côté les grandes choses.
MADAME DE LA FAYETTE : Le duc de Lauzun est enfermé depuis peu à la forteresse de Pignerol.
NINON DE LENCLOS : Ce favori est donc en disgrâce ?
MADAME DE LA FAYETTE : Oui, Madame.
NINON DE LENCLOS : Mais quelle est la raison de son infortune ?
MADAME DE SEVIGNE : Madame de Montespan est accusée à la face du monde d'avoir œuvré contre ce mariage.
NINON DE LENCLOS : Vous étiez donc au courant.
MADAME DE SEVIGNE : Oui, je lui rendis visite, c'est un torrent de larmes, sa peine fut si grande que je ne pus m'empêcher de pleurer avec elle. Cette princesse n'a de cesse d'être reléguée au dernier rang et le roi la tyrannise.
NINON DE LENCLOS : Quelle fâcheuse affaire !
MADAME DE SEVIGNE : Pauvre Mademoiselle !
NINON DE LENCLOS : Cette infatigable chasseresse de couronnes s'est finalement toquée d'un Lauzun…
MADAME DE LA FAYETTE : Et n'a point obtenu l'alliance tant convoitée.
MADAME DE SEVIGNE : Voilà une destinée prometteuse peu ordinaire.
(Louison entre et les interrompt)
NINON DE LENCLOS : Oui, Louison.
LOUISON : Monsieur La Rochefoucauld est ici, Madame, et souhaite vous entretenir.
NINON DE LENCLOS : Dites-lui que je suis souffrante et que je ne peux le recevoir.
LOUISON : L'êtes-vous… assurément, Madame ?
NINON DE LENCLOS : Cessez de m'interroger, Louison, vous voyez bien que je suis en bonne forme !
LOUISON : Ah !
NINON DE LENCLOS : Et que mon humeur est au beau fixe.
LOUISON : Sans doute !
NINON DE LENCLOS : Alors ne changez donc rien à tout cela et obéissez.
LOUISON : Bien, Madame.
(Madame de Sévigné et Madame de La Fayette se regardent décontenancées)
NINON DE LENCLOS : Nous n'obtenons plus aujourd'hui ce que nous voulons de nos gens.
MADAME DE SEVIGNE : Je vois… que votre esprit est tourné d'une autre habitude.
NINON DE LENCLOS : Je suis dans la plus grande disposition de l'esprit, ma bonne.
MADAME DE SEVIGNE : Alors si l'entendement vous parlait un peu, nous nous entretiendrions de bonne cause sur l'humeur qui vous a conduite à repousser notre ami. Je vous connais bien, Ninon.
MADAME DE LA FAYETTE : Madame de Sévigné dit vrai : vous nous cachez quelque chose de votre amitié avec La Rochefoucauld.
NINON DE LENCLOS : Mais non, cela n'est point ma façon.
MADAME DE SEVIGNE : Tenez, je gage que vous lui portez toujours autant d'admiration, mais une petite déconvenue entre vous me laisse penser que c'est à l'homme que vous en voulez et non pas au littérateur.
NINON DE LENCLOS : Vous vous méprenez encore, Madame, je n'ai rien envers sa personne.
MADAME DE LA FAYETTE : Mais enfin, dites-moi, a-t-il su encore vous plaire dans quelques maximes dont il a le secret ?
NINON DE LENCLOS : Mais oui ! Le poète séduit mon âme, l'homme demeure mon ami. Je ne taris point d'éloges sur cette grande âme.
MADAME DE LA FAYETTE : Que se passe-t-il dans cette maison ?
NINON DE LENCLOS : Mais rien qui puisse vous déplaire, Madame !
MADAME DE SEVIGNE : Si nous comprenons bien, La Rochefoucauld et Molière ont donc toujours vos grâces ?
NINON DE LENCLOS : Oui Madame, ils sont les plus honnêtes hommes que je connaisse.
MADAME DE LA FAYETTE : Vous prétendez donc que nos amis sont encore vos amis ?
NINON DE LENCLOS : Oui ! Il n'y a pas une once de reproches que je puisse leur imputer !
MADAME DE SEVIGNE : Vous m'inquiétez, ma chère : n'êtes-vous point souffrante et avez-vous toute votre raison ?
NINON DE LENCLOS (se levant et tournant sur elle-même) : Regardez-moi, pouvez vous croire un court instant que je sois souffrante ou que ma raison s'égare ?
MADAME DE SEVIGNE : Non, il est vrai, vous êtes …éblouissante !
NINON DE LENCLOS : Eh bien, laissez-moi vous réserver quelque surprise !
MADAME DE SEVIGNE : Je vous regarde et je dois dire que le mot surprise prend des tournures insolites dans votre bouche. Que n'ajoutez-vous pas surprise singulière,ou bizarreries en tous genres ?
MADAME DE LA FAYETTE : Chère Ninon, concevez que malgré toutes vos bonnes mesures, vous n'êtes point accoutumée à cette sorte de situation.
NINON DE LENCLOS : Je vous demande de m'accorder un peu de temps !
(Louison entre et les interrompt)
LOUISON (inquiète) : Madame Scarron est ici... que dois-je faire Madame ?
NINON DE LENCLOS : La faire entrer, bien sûr, quelle question !
LOUISON : (étonnée et ne réagissant pas) : Ah !
NINON DE LENCLOS : Eh bien, allez !
LOUISON : Où, Madame ?
NINON DE LENCLOS : A la porte chercher Madame Scarron, enfin, dépêchez-vous.
LOUISON (réfléchissant) : Oui, oui, tout de suite Madame…
(Louison réfléchit et demeure immobile)
NINON DE LENCLOS : Eh bien ! Qu'avez-vous ?
LOUISON : C'est que je ne comprends pas tout Madame, vous êtes si surprenante aujourd'hui.
NINON DE LENCLOS : Et vous bien sotte de vouloir comprendre. Allez, vous dis-je.
LOUISON : Oui, Madame.
(Madame de La Fayette et Madame de Sévigné se regardent et s'avouent d'un regard ne rien comprendre)
NINON DE LENCLOS : Nous ne pouvons pas nous passer de Madame Scarron aujourd'hui ! Cela n'est pas concevable.
MADAME DE SEVIGNE (ironique) : Evidemment.
MADAME DE LA FAYETTE (ironique) : Je ne peux soutenir le contraire.
(Les deux femmes se regardent de nouveau)
(Madame Scarron entre)
MADAME SCARRON : Comme c'est gentil de penser à moi, Ninon ! Je me réjouis de vous voir, vous êtes resplendissante ! (Se tournant vers les autres convives) : Oh !!! La belle compagnie que voilà ! Quelle cachottière vous faites !
NINON DE LENCLOS : Votre présence m'honore, Madame, vous qui venez de Versailles et recevez les faveurs du Roi.
MADAME SCARRON : Je vous souhaite le bonjour, Mesdames, et je suis heureuse de me trouver dans une si brillante assemblée.
MADAME DE SEVIGNE : Bonjour Madame, cela fait si longtemps.
MADAME DE LA FAYETTE : Soyez la bienvenue, Madame Scarron.
NINON DE LENCLOS : La providence vous fait venir au bon moment, ma chère. Avez-vous quelque histoire pour nous divertir ?
MADAME SCARRON : Fêtons-nous quelque chose ?
NINON DE LENCLOS : Oui, bien sûr : L'Amitié, Madame !
MADAME SCARRON : Quelle élégance du cœur ! Votre fidélité m'émeut au plus haut point.
MADAME DE LA FAYETTE : Je suis ravie de vous voir, Madame Scarron, et si votre visite pouvait nous éclairer quelque peu sur l'intention de notre chère Ninon, Madame de Sévigné et moi-même vous en serions redevables.
MADAME SCARRON (curieuse) : Il se prépare quelque chose et l'on me veut dans la confidence ! Comme tout cela est charmant de me compter parmi vous !
NINON DE LENCLOS : Comme tout cela est agréable d'entendre parler de vous en des endroits fort prestigieux de la haute société !
MADAME SCARRON : La société lance un peu trop loin ces louanges.
NINON DE LENCLOS : Votre modestie se range bien de votre côté, mais en vain, vous n'en pourrez rien faire. (S'adressant aux autres invitées) : Mesdames, vous avez, devant vous : Une Epistolière Souveraine !
MADAME SCARRON : Ninon, cessez donc de vous moquer.
NINON DE LENCLOS : Je ne me moque point : Tout le monde est demeuré d'accord, vos lettres ont subjugué le Roi.
MADAME DE SEVIGNE : J'ai ouï dire que vous êtes recherchée avec empressement de tout ce qui tient du discernement et de la finesse.
MADAME SCARRON : Je ne sais, Madame, mais cela est fort agréable à entendre, depuis la mort de mon pauvre mari je n'ai que mon esprit pour suppléer à mon chagrin. Permettez-moi d'ajouter que je ne connais pas plus admirable société que celle qui se trouve devant moi.
MADAME DE SEVIGNE : Croyez que votre estime est le témoin d'une grande considération.
MADAME DE LA FAYETTE : Je suis de tout cœur avec vous, Madame, et vous souhaite d'être heureuse dans la tâche délicate que vous a confiée le Roi.
MADAME SCARRON (chuchotant) : Il ne faut point parler de la sorte, les murs ont des oreilles.
NINON DE LENCLOS : Ce sont des choses que l'on dit tout bas et que tout le monde sait.
MADAME SCARRON : Certes, "J'élève le Duc du Maine car le Roi me l'a ordonné. Je ne calomnierais point ici Madame de Montespan, mais croyez que je ne me chargerais pas sans scrupules des enfants de cette dernière."
NINON DE LENCLOS : Vous avez tous nos suffrages, Madame, dans ce rôle honorable.
MADAME SCARRON : Tant d'éloges m'entraînent un peu plus dans le talent de vous plaire.
NINON DE LENCLOS : Comment se porte la Reine ?
MADAME SCARRON : Elle s'efforce de tenir dignement le rang de sa naissance.
MADAME DE LA FAYETTE : Si le Roi gagne la guerre, la bataille de Madame n'est point sur le chemin de la victoire.
NINON DE LENCLOS : Notre reine est à la Cour une figure ornementale et n'occupe point une place honorable.
MADAME SCARRON : Toutefois sa mémoire n'est jamais lasse, c'est un enchantement que de l'écouter nous rapporter quelques paroles.
NINON DE LENCLOS : Me direz-vous ?
MADAME SCARRON : On prétend que la Reine mère, dans sa grande jeunesse, avait dit au Roi : "Mon fils, ressemblez à votre grand-père et non pas à votre père ". Le Roi en ayant demandé la raison, la Reine lui dit : "C'est qu'à la mort d'Henry IV on pleurait, et qu'on a ri à celle de Louis XIII ".
NINON DE LENCLOS : La riposte en est juste et le goût admirable.
MADAME DE SEVIGNE : Mais le faut-il prendre pour véritable ?
MADAME SCARRON : C'est sa nièce, notre Reine, qui le raconte.
MADAME DE LA FAYETTE : Vous constatez que la facétie habille subtilement une âme bien franche.
NINON DE LENCLOS : Est-ce que le Roi brûle pour de beaux yeux ?
MADAME SCARRON : Il ne trouve guère de femmes qui lui résistent. Cependant, tous les hommages, tous les honneurs sont pour Madame de Montespan.
NINON DE LENCLOS : Les chaînes de l'habitude sont encore la semence d'un ennui criminel et Mademoiselle de La Vallière se voit détrôner par une rivale fort triomphante.
MADAME DE LA FAYETTE : Cette pauvresse est devenue le témoin gênant d'une élue bien décidée à élever son rang et celui des siens auprès du monarque.
NINON DE LENCLOS : Quand un amour est l'objet d'un naufrage et ne vous procure plus d'ardeur, voilà une erreur que de poursuivre un cœur qui s'est enflammé ailleurs. Il faut savoir quitter la place et ne point voir un amant dérobé.
MADAME DE LA FAYETTE : Elle ne veut point se résoudre et reste dans l'espoir d'un retour.
NINON DE LENCLOS : Rien cependant ne laisse présager ce beau jour.
MADAME DE SEVIGNE : On m'a dit qu'elle embrassait les âmes pieuses et que Dieu supplantait peu à peu son Roi.
MADAME SCARRON : Dans le désordre où elle se trouve, la quiétude et la foi lui apporteront un grand réconfort.
MADAME DE LA FAYETTE : C'est une secousse fort désagréable que de tomber de son piédestal.
NINON DE LENCLOS : Les feux de la passion se consument ; l'amitié, elle, demeure à jamais !
MADAME DE LA FAYETTE : Madame Scarron, je veux vous apprendre que Ninon nous prépare une surprise.
MADAME SCARRON : Une surprise ! J'adore les surprises !
MADAME DE SEVIGNE : Si vous aviez été là plus tôt, Madame, vous ne vous accommoderiez point de cette situation.
MADAME SCARRON : Je n'entends rien à tout cela, Mesdames, pouvez-vous m'expliquer ?
(Louison entre )
Cours de théâtre Martine AMSILI Formation du comédien
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